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Le consultant augmenté

Il y a quelques semaines, j’animais un lac à l’épaule avec une vingtaine de personnes. Une pleine journée très dense. Des discussions enregistrées, des documents éparpillés, des post-its, des tableaux blancs et des affiches bien remplis. Le genre de session où, traditionnellement, on rentre au bureau avec une bonne couple de boîtes de matériel brut… et deux semaines de dépouillement devant soi.

Cette fois, j’ai testé quelque chose de différent. Chaque discussion enregistrée était retranscrite en temps réel. Les documents produits, analysés à la volée. En quelques clics, entre deux blocs de travail, j’avais des synthèses, des points de convergence, des zones de tension encore non résolues — clairs, structurés, exploitables. Le groupe a atteint un quasi-consensus en un temps que je n’aurais jamais osé promettre au client.

Ce moment-là m’a frappée. Pas parce que c’était magique (enfin, peut-être un peu), mais parce que ça m’a libérée pour faire ce qu’aucune machine n’arrive encore à faire : lire les silences, sentir les résistances, savoir quand pousser et quand laisser reposer.

Entre consultants, on peut se le dire franchement : l’intelligence artificielle est en train de changer notre métier. Pas son essence. Un client attend toujours de nous du jugement, de l’écoute, de la nuance, de la rigueur et cette capacité de voir clair dans des situations parfois embrouillées, parfois politiques, parfois franchement sensibles. Mais notre manière de travailler, elle, est bel et bien en mutation.

Et ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle.

Un levier, pas une baguette magique

Dans ma pratique, je vois très bien ce que l’IA peut apporter. Pour certaines tâches, elle agit comme un assistant personnel, un bras droit, un second cerveau. Elle aide à structurer une idée, à synthétiser des contenus, à reformuler un texte, à organiser l’information plus vite. Elle peut aussi faire émerger des pistes utiles quand on est devant une masse de documents, de notes disparates ou un mandat dont les contours restent flous.

Autrement dit, elle peut nous aider à travailler plus efficacement.

Mais attention : travailler plus vite ne veut pas automatiquement dire travailler mieux. Et c’est là toute la nuance.

L’IA peut augmenter le consultant. Elle ne le rend ni infaillible, ni plus profond, ni plus responsable. Elle ne remplace ni l’expérience, ni le jugement, ni cette lecture fine du contexte humain et organisationnel qui fait toute la différence dans un vrai mandat.

Là où elle peut vraiment aider

Concrètement, l’IA peut être utile à presque toutes les étapes d’un mandat.

  • En amont du mandat : clarifier le besoin du client lorsque la demande est encore floue, rédiger des offres de services, reformuler la problématique, faire ressortir des hypothèses de départ, préparer une première cartographie des parties prenantes, proposer un plan de travail préliminaire, aider à concevoir des guides d’entrevue, questionnaires ou canevas d’analyse.
  • Pendant la collecte d’information : résumer rapidement de longs documents, comparer plusieurs sources sur un même enjeu, synthétiser des verbatims ou des notes d’entrevue, repérer des tendances, contradictions ou angles morts, organiser l’information avant l’analyse.
  • Pendant l’analyse : structurer les constats, tester différentes façons de regrouper les données, faire ressortir des scénarios ou hypothèses alternatives, aider à distinguer les faits, les interprétations et les recommandations, soutenir la comparaison entre plusieurs options.
  • Au moment des livrables : accélérer la rédaction d’une première version, améliorer la structure et la fluidité d’un rapport, condenser un contenu long en version exécutive, adapter un message selon les publics visés, préparer une synthèse ou une présentation plus rapidement.
  • Dans la relation client : répondre plus vite à certaines demandes, produire des documents intermédiaires plus clairs, consacrer moins de temps à la mécanique, consacrer plus de temps à l’échange, au sens et à l’accompagnement.

Lors de mon lac à l’épaule, c’est exactement ce qui s’est passé. L’IA n’a pas remplacé la facilitation — elle en a décuplé la portée. J’écoutais. Elle compilait. Le groupe avançait.

Pour ceux qui souhaitent approfondir ces usages, McKinsey documente bien la montée de l’IA dans les organisations ainsi que son potentiel économique.

Ce que le client y gagne

Vu du client, les promesses sont réelles. Une conseillère ou un consultant qui utilise bien l’IA peut aller plus vite, traiter plus d’information, mieux structurer ses livrables et consacrer davantage de temps à la réflexion stratégique plutôt qu’à des tâches mécaniques. Cela peut se traduire par des synthèses plus rapides, un mandat plus agile, et parfois une meilleure valeur créée pour un budget comparable.

Sur papier, c’est séduisant. Et souvent, c’est vrai.

Mais seulement à une condition : que l’humain garde la tête froide!

Là où ça dérape

Parce qu’il faut aussi parler de l’autre côté de la patente…

Vous le savez déjà: L’IA peut encore halluciner et inventer des références. Elle peut parfois simplifier à outrance. Elle produit des textes fluides, convaincants, bien tournés… mais creux, imprécis ou carrément faux. Elle peut aussi donner une illusion de maîtrise là où il n’y a qu’une approximation bien emballée. En classe, avec mes étudiants, on nomme ce phénomène le « biais de scientificité » – à première vue c’est un A+, mais après évaluation critique on dégringole parfois jusqu’au C… rien que sur un temps.

Vous serez d’accord avec moi que lorsqu’on se présente comme conseiller ou consultant, cette dérive peut coûter cher…

Le cas Deloitte en Australie est, à cet égard, très éclairant. Dans un rapport remis au gouvernement australien, des erreurs de références et d’analyse ont soulevé des questions sérieuses sur la qualité du travail livré. Deloitte, firme de renommée internationale, a reconnu l’usage d’outils d’IA générative dans certaines étapes, puis a dû rembourser une partie de ses honoraires. La Honte.

Le vrai problème n’était pas seulement l’outil; c’était l’insuffisance de validation humaine. Et c’est là que ce cas devient intéressant pour tous les consultants. Car dans un mandat, une erreur ne reste jamais purement technique. Elle devient rapidement un problème de crédibilité. Puis un problème de confiance. Puis un problème de réputation… Et alors, merci bonsoir.

Le vrai risque

Le principal danger n’est pas que les consultants utilisent l’IA. C’est qu’ils lui délèguent tranquillement une partie de leur discernement.

On commence par lui demander une structure. Puis une synthèse. Puis une reformulation. Puis des recommandations préliminaires. Puis une analyse comparative. Et sans trop s’en rendre compte, on glisse d’un usage d’assistance vers un usage de substitution. C’est là que le métier et notre contribution commence à s’appauvrir.

Car notre valeur ne repose pas seulement sur notre capacité à produire un document. Elle repose sur notre capacité à lire un contexte, entendre les non-dits, ressentir l’énergie dans une salle, poser les bonnes questions, douter au bon moment, nuancer une conclusion, sentir ce qui est politiquement faisable et ce qui ne l’est pas. Bref, sur tout ce qui échappe encore largement à l’automatisation.

La question inconfortable

Il y a aussi une autre question, plus délicate, mais incontournable : celle de la transparence.

Si l’IA permet d’aller plus vite, très bien. Mais faut-il le dire au client? Jusqu’où? À partir de quel niveau d’usage? Comment garantir la confidentialité des données? Comment s’assurer de la qualité? Comment facturer équitablement un travail dont une partie de la mécanique a été accélérée?

Ce sont de vraies questions. Et elles ne relèvent pas seulement de la technique. Elles touchent directement à l’éthique professionnelle.

Le World Economic Forum insiste d’ailleurs sur ce besoin d’encadrement, de gouvernance et de clarification des rôles humains dans la transformation des organisations à l’ère de l’IA.

Chez NB Comm la règle est claire. L’usage de l’IA est dorénavant clairement mentionnée dans l’offre de service, et les heures économisées y sont clairement indiquées. Ainsi, le client peut choisir entre diverses options, qui comprennent toutes des étapes de validation.

Ce que j’en retiens

En résumé, impossible d’ignorer l’IA. Mais devons-nous pour autant faire preuve d’un enthousiasme béat? Pour ma part, je mise sur une intégration lucide.

Je crois que l’IA peut faire de nous de meilleurs consultants si elle reste à sa place. Un appui. Un accélérateur. Un outil de soutien. Pas un substitut au raisonnement. Pas une caution d’expertise. Et certainement pas une excuse pour relâcher notre rigueur.

Le consultant augmenté, au fond, ce n’est pas celui qui laisse la machine faire son travail. C’est celui qui utilise intelligemment la machine pour mieux faire le sien.

Et dans une profession fondée sur la confiance, cette nuance change tout.

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Pour en savoir plus

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