Selon Michael E. Porter, la réalité augmentée est sur le point « d’exploser ». Y croyez-vous?

Ce texte est une traduction libre d’un dossier spécial cosigné par Michael Porter PHD (père des cinq forces concurrentielles et de la chaine des valeurs) et publié dans l’édition de novembre/décembre 2017 du Harvard Business Review

NDLR – Je me suis abonnée il y a quelques temps au Harvard Business Review. Parce que j’apprécie le travail de synthèse effectué par les auteurs, issus autant du milieu académique que professionnel, et qui nous rapportent leur expérience ou les résultats d’études scientifiques dans un format digestible. Il y a des sujets qui m’interpellent plus que d’autres, idem pour les auteurs. Quand j’ai reçu mon édition de novembre dernier, j’ai vu qu’on traitait de réalité augmentée dans un dossier de 40 pages. J’ai failli passer tout droit jusqu’à ce que je remarque qu’il était co-signé par nul autre que Michael Porter, dont les théories (les cinq forces de Porter, la chaine des valeurs, etc) ont teinté pratiquement tous mes cours au MBA. J’ai donc lu ce dossier avec grande attention et me suis dit qu’il serait intéressant d’en traduire une partie et de le partager. Car ce qu’il en ressort, c’est qu’il faut se préparer. NB

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Avez-vous remarqué qu’alors que nous vivons dans un monde en 3 dimensions, les données qui nous informent et nous aident à prendre des décisions nous sont encore, en 2018, présentées sur des supports en 2 dimensions? Le papier et l’écran. Point. Cet écart entre le monde réel et le monde digital nous empêcherait de prendre avantage de l’océan de données rendues disponibles par la multiplication des produits connectés partout dans le monde. Selon Michael Porter et James Heppelman, la réalité augmentée (RA), une technologie permettant de surimposer des données en utilisant notre environnement physique comme toile de fond, promet de franchir ce fossé et d’améliorer les capacités humaines.

Bien qu’encore à ses premiers balbutiements, la RA serait sur le point de prendre son envol; selon les estimations publiées dans le HBR, les dépenses en lien avec la technologie RA atteindront jusqu’à 60 milliards de dollars en 2020. Et contrairement à la croyance populaire, ce ne sont pas les secteurs de l’événementiel et du tourisme qui investiront le plus massivement, mais plutôt les secteurs industriels, les médias et le commerce de détail.

La RA pénètrera tous les domaines d’entreprises et de services, des universités jusqu’aux usines. Dans les prochains mois et les prochaines années, la RA va révolutionner notre façon d’apprendre, de prendre des décisions et d’interagir avec le milieu qui nous entoure. Ses applications se feront sentir dans plusieurs étapes de la chaine des valeurs, du service à la clientèle à la formation, de la transformation à la production, et permettront de changer la façon dont les organisations concurrencent.

Bref, la RA va devenir LA nouvelle interface entre l’humain et la machine, reliant le monde réel et virtuel. Bien qu’il subsiste de nombreux défis dans sa mise en application, des pionniers de l’industrie tel Amazon, Facebook, GE et la Marine américaine auraient déjà débuté son implantation et constaté des améliorations majeures de qualité et de productivité.

Qu’est-ce que la réalité augmentée?

En quelques mots, la réalité augmentée permet de transformer un grand volume de données et d’analyses en images et animations, qui sont ensuite surimposées sur le monde réel. En ce moment, la majorité des applications de RA sont disponibles sur des appareils mobiles, mais elles devraient transiter graduellement et rapidement vers des supports main-libre…et oui, les fameuses lunettes intelligentes.

Les gens sont plus familiers avec les applications ludiques de la réalité augmentée, tels les filtres SnapChat ou le jeu de Pokemon Go qui a fait fureur à l’été 2016. Il est même possible de jouer maintenant avec des lunettes intelligentes.

Des applications de RA sont déjà présentes dans une douzaine de modèles de voitures, qui projettent des avertissements, des directives de navigation et d’autres informations directement sur le pare-brise et dans le champ de vision du conducteur.

Des milliers d’entreprises dans le monde testent actuellement cette technologie, grâce à des appareils mains libres et des lunettes permettant de surimposer des instructions d’assemblage ou de réparations sur des chaines de montage. La RA pourrait supplanter et remplacer les traditionnels manuels et méthodes d’entraiment à un rythme ultra-rapide.

Améliorer le processus décisionnel

À la base, la puissance de la réalité augmentée est directement liée à la façon dont les humains analysent l’information mise à leur disposition. Bien que nos cinq sens soient mis à profit pour acquérir de l’information, la vision est de loin le sens qui nous procure le plus d’information. On estime entre 80 % et 90 % l’information acquise par la vision chez les humains.

Or, l’habileté d’absorber et d’interpréter l’information est limitée par nos capacités mentales. C’est ce qu’on appelle « la charge cognitive ». Chaque tâche à laquelle on se concentre réduit notre capacité à en effectuer une autre simultanément. Par exemple, lire des instructions sur un écran d’ordinateur et agir en même temps crée une charge cognitive plus grande que d’entendre ces mêmes instructions, car les lettres doivent être transformées en mots et les mots doivent être interprétés par le cerveau. La charge cognitive dépend aussi de la « distance cognitive », ou l’écart entre la forme dont l’information est présentée et le contexte dans lequel elle doit s’appliquer. Imaginez ce qui arrive lorsqu’une personne utilise son téléphone pour des directions tout en conduisant. Le conducteur doit consulter l’information sur son écran, la mémoriser, la traduire en direction dans l’environnement physique qui l’entoure et ce, tout en continuant à conduire son véhicule. Il y a un écart cognitif important entre l’information disponible sur l’écran et le contexte physique dans laquelle elle s’applique. Cet écart crée une charge cognitive.

C’est dans ce contexte que la phrase « une image vaut mille mots » prend toute sa signification. Quand on regarde le monde qui nous entoure, on absorbe une quantité importante d’informations presque instantanément. Une image qui surimpose de l’information dans le monde physique qui nous entoure réduit la distance cognitive et par conséquent, minimise la charge cognitive ou l’effort mental.

Ceci explique pourquoi la Réalité augmentée est si puissante. Il n’existe aucune interface graphique meilleure que le monde qui nous entoure pour projeter des données pertinentes et en lien avec cet environnement. La RA élimine la dépendance à des interfaces à 2 dimensions et améliore notre capacité à comprendre et appliquer cette information dans le monde réel.

Quelques exemples d’applications variées (qui ont fait l’objet d’articles scientifiques)

Une entreprise qui construit des porte-avions pour la US Navy utilise la RA à la fin de sa chaine de production pour inspecter les navires. Auparavant, les ingénieurs devaient constamment comparer le navire avec des plans designs complexes en 2 dimensions, tandis qu’avec la RA, ils peuvent superposer le design final directement dans leur champ de vision, ce qui a réduit le temps d’inspection de 96 % (de 36 heures à 90 minutes). En moyenne, des études ont démontré une réduction de 25 % du temps consacré aux tâches manufacturières utilisant la RA.

Dans le milieu médical, les applications de la RA offrent un genre de vision s’apparentant au Rayon X, révélant des détails internes qu’il serait difficile de voir autrement. Par exemple une entreprise américaine, Accuvein, transforme en image la chaleur des vaisseaux sanguins, permettant d’améliorer de façon significative l’installation des intraveineuses et le confort des patients.

Chez Boeing, la RA a eu un impact dramatique sur la productivité et la qualité de procédures manufacturières complexes. Dans une étude rendue disponible, on apprend que la RA a été utilisée pour entrainer du nouveau personnel à réaliser les 50 étapes d’assemblages requises pour construire des ailes d’avion comprenant 30 pièces différentes. Grâce à la réalité augmentée, les apprentis ont pu compléter leur tâche en 35 % moins de temps que les recrues habituelles utilisant les instructions traditionnelles en format 2D. Et le nombre de personnes pouvant effectuer la procédure correctement dès la première fois a augmenté de 90 %.

La compagnie Lee, qui vent des systèmes de construction, utilise la RA pour aider ses techniciens qui travaillent à l’installation et la réparation. Un expert à distance est disponible et peut voir ce que le technicien voit, à travers un appareil de RA, et le guider dans la procédure, voir même annoter des instructions dans le champ visuel du technicien. Ceci a permis à Lee d’optimiser de façon substantielle ses ressources humaines, d’améliorer la qualité de son service et de réduire ses coûts de service. La compagnie estime un retour de 20 $ pour chaque dollar investi en RA.

Dans le secteur de l’automobile, la RA est de plus en plus présente dans tous les aspects de la chaine des valeurs, du design jusqu’à la vente. Quand au secteur du tourisme, il y a une explosion en ce moment d’applications permettant de découvrir cités, musées, églises à l’aide de la RA. Toutefois, il existe peu d’études sur les retombées et la plus-value de cette technologie pour les touristes.

Combiner la Réalité Augmentée et la Réalité virtuelle

Tandis que la réalité augmentée surimpose des informations digitales sur le monde réel, la réalité virtuelle (RV) remplace le monde physique par un environnement généré par ordinateur. Bien que la réalité virtuelle soit plutôt utilisée dans le monde des jeux vidéos, elle peut aussi reproduire des milieux réels pour des fins d’entrainement…ou de thérapies. Tout comme le fait le Laboratoire de la cyberpsychologie de l’UQO.

En raison du potentiel de valeur ajoutée, la réalité augmentée sera beaucoup plus largement utilisée dans le monde des affaires que la réalité virtuelle. Mais dans certaines circonstances, un jumelage des deux technologies pourrait permettre de transcender la distance (en simulant un environnement très éloigné), le temps (en reproduisant un contexte historique ou future) et la dimension (en permettant à l’utilisateur de pénétrer dans un monde qui soit physiquement trop grand ou trop petit pour expérimenter directement). Par ailleurs, transporter des gens ensemble dans un tel environnement virtuel pourrait permettre de favoriser l’interaction entre des personnes physiquement éloignées.

Par exemple, Ford aurait utilisé la réalité virtuelle pour créer un atelier virtuel où des ingénieurs se trouvant dans différentes villes pouvaient collaborer en temps réel sur des hologrammes de prototypes de véhicules. Les participants pouvaient marcher autour et même pénétrer à l’intérieur de l’hologramme en 3D de dimension réelle, et travailler sur le raffinement de détails tels que la position du volant, l’angle du tableau de bord ou la localisation des instruments de contrôle sans même avoir à construire un prototype réel et se réunir physiquement pour l’examiner! Le US Department of Homeland Security utilise également ces deux technologies simultanément pour entrainer son personnel à répondre aux situations d’urgence tel des explosions, permettant de réduire les couts et les risques associés à l’entrainement en milieu réel.

Alors, comment créer de la valeur pour une organisation en intégrant la réalité augmentée? Et les lunettes intelligentes remplaceront-elles bientôt (enfin) nos téléphones et appareils mobiles? C’est ce qui suivra dans la seconde partie de cet article, qui sera publiée dans quelques semaines.

Nathalie Brunette, services conseils et stratégie

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